dimanche 5 novembre 2017

Vous avez entendu dire … mais je vous dis

 L’on prétend souvent que le sermon sur la montagne est l’expression nouvelle loi promulguée par le Christ,  dont les commandements nouveaux sont introduits par l’expression «  Je vous dit », et qui est venu abroger l’ancienne loi donnée au Sinaï, le « vous avez entendu dire ». Une telle interprétation , toutefois , ne prend pas en considération le fait que Yéshoua lui-même , dans son discours ,  a déclaré n’être pas venu pour abolir la loi de Moïse dont « un seul iota ou un seul trait de lettre » , dit-il , « ne disparaîtra pas tant que le ciel et la terre ne passeront point » (Matthieu 5 :17-20).
Le « vous avez entendu dire … mais je vous dis »  s'inspire en réalité de la manière de s’exprimer des sages pharisiens. Selon l’usage d’une expression semblable dans la littérature rabbinique, le verbe «  entendre » (shama’), utilisé dans le sens de « comprendre », sert à introduire une interprétation erronée de la Torah, et « dire » (amar) sert à introduire l’interprétation exacte, comme l’illustrent ces extraits de la Mékhlita :
« Et l'Eternel descendit sur la montagne de Sinai, sur le sommet de la montagne, et l'Eternel appela Moise au sommet de la montagne; et Moise monta.  (Exode 19  :20)  - Je pourrais l’entendre (shama’) littéralement, mais tu dois dire (amar) que si le soleil, l’un des nombreux serviteurs de Dieu, peut rester en son lieu tout en radiant en dehors, combien plus cela devrait-ii être le cas de la Gloire de celui qui a parlé et le monde fût »
וירד יי על הר סיני אל ראש ההר, ויקרא יי למשה אל ראש ההר, ויעל משה. שומע אני, כשמועו.אמרת, ומה אחד משמש שמשין, הרי הוא בא במקומו ושלא במקומו, קל וחמר לכבודו שלמי שאמר והיה העולם
(Mékhilta de Rabbi Yishmael - Ba'hodesh 9)

« D’Israël – je pourrais entendre (shama’) : il sera retranché d’Israël, mais il pourra vivre parmi un autre peuple. Mais il y a un enseignement qui dit (talmoud lomar) : « de devant Moi ; Je suis l’Eternel » (Exode 22 :3) –En tout lieu où se trouve mon pouvoir  »
מישראל. שומע אני, תכרת מישראל ותלך לה לעם אחר? תלמד לומר: מלפני, אני,  בכל מקום שהוא רשותי.
(Mékhilta deRabbi Yishmael – massekhta dépis’ha, bo parashah alef)

L’on comprend ainsi que lorsque Yéshoua utilise l’expression «  vous avez entendu dire … mais je vous dit », son intention n’était pas de remplacer l’ « ancienne » loi par son enseignement mais de rectifier la compréhension erronée ou incomplète de la Torah qu’ont pu avoir ses contemporains en donnant le sens véritable. En d’autres termes, le «   vous avez entendu dire […] mais je vous dit » signifie non pas « la Torah dit mais moi je dis autre chose » , mais plutôt « vous avec compris la Torah en ce sens, mais voici en réalité ce que veut dire la Torah ». Il est notable que lorsque Yéshoua donne le sens véritable de la loi en l’introduisant par l’expression «  je vous dit », il ne fait que répéter l’interprétation pharisienne du texte écrit. Autrement dit, Yéshoua explique la loi orale à la foule.
Ainsi, par exemple, quand Yéshoua déclare : « vous avez appris qu'il a été dit : Tu ne commettras point d'adultère. Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur », il rectifie la compréhension vulgaire selon laquelle seul l’adultère physique est prohibé en réaffirmant l’enseignement oral des sages pour lesquels « celui qui commet un adultère avec ses yeux est appelé adultère » נואף בעיניו נקרא נואף  (Midrash Vayikra Rabbah 23 :12)

De même, lorsqu’ en Matthieu 5 :33-34, Yéshoua déclare : « Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens: Tu ne te parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de ce que tu as déclaré par serment. Mais moi, je vous dis de ne jurer aucunement », son intention était de réfuter l’interprétation voulant que les vœux ne sont pas contraire à la volonté de Dieu car règlementés dans la Torah, par l’enseignement des sages qui expliquent :
« On nous a ordonné de ne pas prêter serment, comme il est dit : Si tu t'abstiens de faire un voeu, tu ne commettras pas un péché (Deutéronome 23:23). L'interprétation de ce verset faite par nos Sages est que si tu prêtes serment, tu commets un péché. Car le serment est une pierre d'achoppement pour celui qui le prête, car ce dernier risque de rompre sa promesse ou de tarder à l'accomplir »
נצטוינו שלא לנדור נדרים שנאמר וכי תחדל לנדור לא יהיה בך חטא. ורבותינו דרשו מזה שאם תדור יהיה בך חטא. כי הגדר מכשול לפני הנודר פן יחל דברו או יאחר לשלם
(Sha’aréi Téshouvah 3 :14)

Il en va de même en Matthieu 5 :31 lorsqu’il reprend l’enseignement de l’école pharisienne de Shammai selon laquelle l’adultère est le seul motif valable pour un homme de répudier sa femme (Talmud de Babylone Gittin 90a) 

Dans son sermon, il en profite aussi pour réfuter les interprétations des autres mouvances juives de l’époque. Par exemple, lorsqu’ il dit en Matthieu 5,38-39 : « Vous avez appris qu'il a été dit: oeil pour oeil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre », il ne faut pas entendre ces affirmations comme voulant dire que Yéshoua s’oppose à la loi du talion.  De même que dans le texte de la Mékhilta ba'hodesh que l’on vient de citer, dans lequel les expressions « entendre » et « dire » servent à mettre en contraste l’interprétation littérale et erronée d’Exode 19 :20 avec la véritable signification selon laquelle Dieu n’est pas littéralement descendu sur le Sinaï , Yéshoua réfute ici l’ inteprétation littérale de la loi du talion que faisaient les sadducéens et les boéthussiens qui , selon la Méguilath Ta’anith , enseignaient que « si un homme a assommé la dent de son prochain que sa dent soit aussi assommée, s’il a aveuglé l’oeil de son prochain, que son oeil soit aussi aveuglé » הפיל אדשן חברו יפיל את שנו סמא עין חברו יסמא את עינו .Les sages pharisiens, pour qui la loi n’encourage pas la vengeance et qui , comme Yéshoua , louent ceux qui « ceux qui sont humiliés  et n’humilient pas,  ceux qui sont insultés et ne répondent pas » (Talmud de Babylone Shabbath 88b), ont reçu de la tradition de Moïse que la loi du talion ne signifie nullement « tu m’as crevé l’œil , donc je te crève l’œil », mais consiste plutôt en une compensation financière que le fautif offre à l’offensé en réparation au dommage causé (Talmud de Babylone Bava Qamma 84a-b, Rambam Hilkhoth Hovel Oumazik 1 :3-6) 

Lorsqu’ il dit de ne pas se mettre en colère (Matthieu 5 :21-22 ), il établit, conformément à la tradition pharisienne (Mishnah Avot 1 :1), une « barrière » autour du commandement « tu ne tueras point ». En effet, c’est la colère qui conduit au meurtre. En prescrivant de ne pas se mettre en colère, Yéshoua établit donc une « barrière autour de la Torah ». Lorsqu’il enseigne que « quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être puni par les juges; que celui qui dira à son frère: « Raca! » mérite d’être puni par le sanhédrin; et que celui qui lui dira: « Insensé! » mérite d’être puni par le feu de la géhenne » (Matthieu 5 :22), ses propos sont en accord avec l’enseignement des sages :

« Celui qui appellera son prochain « rasha »  (méchant) sera jeté dans le guéhinom »
כל מאן דקרי לחבריה רשע, נחתין ליה לגיהנם
(Zohar Shémot 122a)

« Celui qui fait honte à son prochain en public n’a pas de part au monde à venir » 
והמלבין פני חברו ברבים אין לו חלק לעולם הבא
(Mishnah Avot 3 :11)

« Il a été enseigné : si quelqu’un appelle son prochain « ‘eved » (esclave), qu’il soit excommunié,  « mamzer » (bâtard)  qu’il recoive quarante coups de fouets »
הקורא לחביריו עבד יהא בנידוי ממזר סופג את הארבעים
(Talmud de Babylone Qiddoushin 28)


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